Professeur Einstein

20/03/2016

J'ai passé deux années à l'université. J'étais à l'IUT, l'Institut Universitaire de Technologie, et je suivais le cursus GEII (on prononçait "gé-eu-deuzi") qui signifiait Génie Électrotechnique et Informatique Industrielle. En y repensant, je me demande bien comment j'ai pu atterrir là dedans, car mis à part peut-être le mot génie, rien dans le nom n'augurait quoique ce soit de très enthousiasmant. Et au terme de ces deux années, on peut dire que même de génie, finalement je n'en ai vu aucun.

 

Ou presque.

 

Il y avait dans ma promotion deux gars assez bizarres, bruns, ténébreux, toujours habillés en noir, toujours ensemble, le genre de personnages qu'on aurait plutôt tendance à imaginer dans les backstages d'un concert de The Smiths que dans les bureaux d'étude de chez Siemens ou Alstom. Ils parlaient peu, tutoyaient les profs, et semblaient n'avoir aucun ami à l'intérieur de l'IUT. Un peu comme moi. La différence, c'est qu'eux étaient les deux majors de la promo. Les mecs survolaient le truc, tout simplement. Ils alignaient sans forcer les dix-neufs là où la majorité des caïds arrivaient juste à obtenir la moyenne réglementaire, et ce, avec un détachement total, genre je passais par là et j'ai répondu à ta petite interro comme ça pour te faire plaisir. J'étais assez fasciné. Je n'ai jamais vraiment su d'où ils sortaient, je ne leur ai jamais parlé et je ne me souviens même plus de leurs noms, mais je serais curieux aujourd'hui de savoir ce qu'ils sont devenus.

 

Mis à part ces deux spécimens de génie potentiel, je passais donc mes journées entourés de camarades aussi déprimants que bosseurs. Des brutes de maths épaisses, des désintégrateurs d'intégrales, des pourfendeurs de dérivées de fonctions liées. Le genre de gars qui n'éprouvent de joie orgasmique qu'en résolvant des équations imbitables. Mais au fond ce n'était pas vraiment ça le souci. Après tout, ça faisait partie de notre quotidien, nous étions là pour ça. Non, le vrai souci, c'était leur manque probant de sensibilité. Ces gars avaient l'âme aussi poète et rêveuse que les patins anti-dérapants d'un frigo. C'était ça le souci.

 

Et malheureusement c'était également le souci de l'enseignement qui nous était dispensé : du pragmatisme froid, de la théorie abstraite, de la logique inerte. Le genre de cours où l'on calculait pendant des heures le cycle d'hystérésis d'un moteur triphasé asynchrone alors que l'on n'avait même pas eu l'occasion de voir tourner une seule fois en face de nous ledit moteur.

Je me raccrochais donc à des détails, des choses insignifiantes, a priori sans importance. Ce qui me passionnait par exemple avec cette histoire d'hystérésis - au delà du nom qui sonnait bien mais me renvoyait sans cesse à l'hystérie que j'éprouvais à ne jamais rien comprendre - c'était surtout la courbe en elle-même, sa forme élancée, ses lignes harmonieuses. Je me disais qu'il devait quand-même y avoir un truc là dedans pour rendre quelque chose d'aussi ennuyeux si esthétique. Et c'est quelques temps plus tard un peu par hasard, lors d'un exposé oral à présenter pendant les cours de communication sur un sujet de notre choix, que j'allais me rendre compte que je n'étais ni le seul, ni encore moins le premier, à le penser.

 

 

Quand j'étais plus petit, j'avais dans ma chambre une de ces affiches un peu clichée d'Albert Einstein où on le voit avec ses cheveux blancs hirsutes tirant la langue. Je ne m'étais jamais penché plus que ça sur sa vie et son œuvre. Comme tout le monde, j'aimais bien cette bouille à la fois savante, attendrissante et extravagante. En bon adolescent, ce qui m'avait particulièrement séduit à l'époque, c'était la citation en bas du poster à propos des militaires marchant au pas, où Einstein se demandait pourquoi ils avaient été dotés d'un cerveau alors que la moelle épinière leur aurait largement suffi.

 

Le weekend après que le prof de comm nous ait demandé de préparer ce fameux exposé oral, je suis rentré comme tous les weekends chez mes parents et je suis tombé nez à nez avec ce poster dans ma chambre. J'ai alors senti que je tenais devant moi le sujet de choix pour mon futur exposé.

On trouve tellement de choses sur la toile de nos jours au sujet d'Einstein qu'il paraitrait assez simple de faire un exposé sur lui. Mais là nous étions en 1998, avant l'ère de l'internet, ce qui signifiait que cela allait me prendre du temps.

Au départ, je m'étais dit que quitte à ce que ce soit le cas, autant le faire avec un sujet en rapport avec mes études. Le travail d'un des plus illustres des physiciens me sembla donc d'à propos. Mais au fil de mes explorations dans les livres qui lui étaient consacrés, je me suis petit à petit retrouvé attiré non pas par son savoir ni par sa science, mais par sa part spirituelle, sa vision du monde, de l'être humain, de l'univers, de la relation entre les choses et la grandeur de tout ce qui nous entoure. J'étais aussi excité qu'une particule dans un champ magnétique intense. Littéralement.

 

Du coup ma présentation s'est très bien déroulée. J'avais plein de documents à montrer, des théories de la relativité à faire découvrir plus grandioses les unes que les autres, mais que j'ai du, faute de temps, en général restreindre... Je sentais la classe particulièrement attentive. J'ai fini l'exposé sur la partie philosophique et métaphysique de la pensée d'Einstein. Cela restera mon humble et unique contribution à une tentative d'élévation des esprits les plus terre à terre et prosaïques que je pouvais avoir en face de moi.

 

Au final j'ai été saqué par le prof qui ne m'a mis "que" quinze parce que j'avais eu le malheur de dire que Einstein voulait être anticonformiste alors qu'il était anticonformiste. Mes camarades étaient outrés, c'est pour dire... Mais mon prof avait raison, la nuance était de taille, et j'ai pu savourer une nouvelle fois en cette occasion combien les mots et les détails ont leur extrême importance. Pour autant, j'étais quand-même satisfait, avec au fond de moi, et sans mauvais jeu de mot, le sentiment du devoir accompli.

 

En sortant dans le couloir ce jour là, pour la première fois depuis mon entrée à l'IUT, et de mémoire la seule, un des Men in Black - le plus charismatique des deux - s'est avancé vers moi avec son air nonchalant et m'a dit : "j'ai trouvé ça vraiment cool, tu méritais d'avoir plus."

 

Ce passage resta l'un des plus mémorables de mes deux années d'IUT. Plus tard en y repensant, je me suis dit que ces deux années d’épreuve avaient peut-être été nécessaires pour faire jaillir du vide intersidéral de l'ennui, l’illuminante fulgurance d'un instant où, effectivement, un génie m'a parlé.

 

 

"L'étudiant n'est pas un conteneur que vous devez remplir, mais une torche que vous devez allumé.”

Albert Einstein

 

 

A découvrir : Miz Circle de Nola's key, morceau composé en 2004 et comportant des citations d'Albert Einstein dites par la voix du narrateur dans un documentaire sur Arte lui étant consacré.

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